Le suicide du pasteur
19 novembre 2013  //  By:   //  Église, Opinion  //  1 comment   //   5618 Views

Le 10 novembre dernier, tout était normal à l’Église Baptiste Mont Sion, dans la ville de Macon en Géorgie aux États-Unis.  Les croyants et leurs invités se préparaient à célébrer la résurrection, comme tous les dimanches.  Le foyer était empli de discussion et de distribution diverses, autour de photos des hauts faits de l’église.  Chaque dimanche, il y a une certaine effervescence : qu’est-ce que Dieu a en réserve pour nous ce matin?   Dix heures, la plupart des personnes sont assises, dans l’attente.  Le groupe d’adoration commence le service, comme d’habitude, 800 âmes sont réunies.  Cependant, un détail cloche.  Le pasteur, le révérend Teddy Parker Jr, n’est pas à sa place habituelle.  Sa femme est là, ses deux jeunes adolescentes également.  Son épouse quitte le service pour retourner à la maison, inquiète.  Puis c’est la commotion.

Le pasteur Parker est retrouvé mort dans son automobile, à la maison.  Quarante-deux ans, un pistolet à la main. Il n’a pu endurer l’idée d’un service supplémentaire.

La détresse

Il exerçait le ministère pastoral depuis déjà 20 ans.  L’appel l’a saisi à l’âge de 22 ans, après des études de théologie.  On dit de lui qu’il était toujours prêt à aider son prochain, qu’il était un modèle de serviteur et un prédicateur de talent.  On aurait pu dire qu’il était béni et rempli du St-Esprit.  Mais depuis quelques années, des fissures ébréchaient la solidité de cet homme.  Il voulait prendre un recul, un repos sabbatique, mais la pression, l’urgence, les exigences et même l’intransigeance, lui faisaient voir ce choix comme impossible.

« Tourne tes regards vers Dieu et tout ira bien ! ».  « Un chrétien dépressif est un chrétien qui manque de foi ! ».  Tous ces refrains d’une même chanson insensible lui revenaient à l’esprit, lorsque ce n’était pas un « bien intentionné » qui l’exhortait généreusement.   L’inévitable arriva.  Il dut se résigner à rencontrer un psychiatre et prendre des médicaments pour lutter contre la dépression.  Évidemment, il n’osa pas en parler.  Le burnout était là, présent, subtil, comme un cancer silencieux.  Puis le drame!  Après une dizaine d’années de combat contre les perceptions, les intentions et la pression constante, il y a eu ce dimanche matin.  LE dimanche matin.  La vue même du stationnement, du bâtiment, devenait intolérable.  Le simple fait de s’imaginer une fois de plus en compagnie de ses brebis lui était impossible.

Un muet qui crie aux sourds

En finir de cette façon n’est pas un acte de lâcheté.  Ce n’est pas une fuite non plus.  C’est un hurlement de détresse envers tous ceux qui refusent d’écouter.  C’est souvent le drame qui guette le ministère pastoral.  Nous prenons une image du pasteur biaisée et déformée.  Puis nous ajoutons des attentes élevées, irréalistes, fondées sur des désirs et non sur l’appel de Dieu.  Le tout vécu par un pasteur qui évalue mal sa résilience et sa capacité à gérer les pressions morales, spirituelles et  psychiques.  Des pressions qui arrivent de tout côtés, à la fois de lui-même, de la société et de ses brebis.  Puis finalement, mélangeons le tout dans une communauté teintée du syndrome de la réussite.  La recette est parfaite pour un drame.

Le problème est que l’on évalue les pasteurs avec la mauvaise grille.  On utilise celle de l’entreprise tellement louangée par le monde séculier.  On dit alors que la qualité d’un homme de Dieu est fondée sur les résultats.  Le nombre de conversions, l’assistance le dimanche, un budget équilibré, les dents blanches, la courtoisie, le taux de satisfaction!  Les tâches sont alors multipliées.  Le pasteur moderne, toutes confessions ou dimensions incluses, se doit d’être gestionnaire, conseiller, chef de file, relationniste, psychologue, travailleur social, prédicateur, professeur, administrateur, savoir à tous les instants la volonté de Dieu pour sa communauté.  Connaître tout sur tout!  Être tout en tout… Sinon on le compare avec la compétition.  On le démembre :    Il ne prêche pas aussi bien que Driscoll, pas aussi passionné que Piper, pas aussi fondamentaliste que Macarthur, sans parler de l’organisation de Warren… Loin de la simple et pourtant efficace description de tâche biblique décrite dans les Actes :

 « Et nous, nous continuerons à nous appliquer à la prière et au ministère de la parole. » Actes 6:4es 6:4
French: Louis Segond (1910) - SEG

4 Les portes furent ébranlées dans leurs fondements par la voix qui retentissait, et la maison se remplit de fumée.  

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À quelques reprises, il a tenté timidement de lancer un faible cri de détresse.  Mais devant des attentes aussi élevées, pas étonnant que le pasteur devienne muet.  On finit par croire que ce modèle de super pasteur est le bon.  Et si je ne peux y arriver, plutôt que de remettre le modèle en question, c’est moi qui vais ajouter, travailler, bûcher et y parvenir… jusqu’à mourir. On ne quitte pas le ministère quand c’est une vocation.  À l’image des kamikazes, il ne reste que le geste du désespoir devant une défaite illusoire.

Un cas unique?

NON! Ce n’est pas normal qu’un soldat du Christ tombe au combat ainsi. Si c’était un cas unique, nous pourrions accuser un phénomène isolé, mais ce n’est pas qu’un incident banal.  Des centaines d’ouvriers souffrent aujourd’hui de dépression, de surmenage, de burnout.  La plupart en silence.  Les assureurs exigent même une surprime pour la vocation pastorale à cause des risques accrus.

D’autres, pour s’en sortir, vont transformer leurs vocations en ministère et deviennent des fonctionnaires du Seigneur.  Ils se détachent du troupeau, se refroidissent et deviennent distants.  Ce n’est pas une solution. Un sondage récent révélait qu’une grande majorité de pasteurs n’ont aucun ami à qui se confier.  A force de se faire rabrouer de saines exhortations, ont finit par se blinder.  Croire que c’est un combat solitaire.

Y a-t-il une voie d’évitement?

D’un côté, il y a, entre autres, la perception que nous avons d’un pasteur.  Bien souvent calqué sur les performances séculières et les désirs qui ont remplacé les besoins.  Nous avons à réviser notre modèle pastoral.  Les attentes sont irréalistes et plusieurs membres banalisent la tâche.  Ils croient qu’elle est simple, facile et presque inutile, qu’elle se résume à un jour de travail par semaine : le dimanche.  La déférence n’est plus au rendez-vous et il s’installe un quasi mépris où plusieurs consomment l’église sans discerner leurs responsabilité dans l’église, la notion locale du corps de christ.  On attend du pasteur qu’il accomplisse les œuvres à notre place.  Le pasteur n’est plus établi par le St-Esprit, mais relégué au rang d’employé interchangeable selon l’humeur du moment.

Les pasteurs quant à eux, se doivent de se connecter dans un processus honnête et transparent de redevabilité.  Que ce soit en compagnie d’autres pasteurs ou quelques membres de leur conseil, la pression de performer doit absolument être annihilée et faire place à une franche compréhension mutuelle afin d’éviter la gangrène du découragement.  Après tout, c’est Christ qui fait le travail, pas nous!

L’église n’est pas une usine à conversion ni la compagnie de Jésus.  C’est un corps victorieux, mais fragile où la santé de tous ses membres est essentielle. Nous ne pouvons être plus fort que le plus faible de nos maillons, et cela inclut les pasteurs.  C’est à chacun de considérer les ouvriers comme faisant parti intégrante des uns les autres. C’est ainsi que nous pourrons éviter le drame de voir des serviteurs tomber au combat.

About the Author :

Pasteur Blogueur, c'est Michel Vincent, pasteur à Mascouche, près de Montréal, "Des questions et une réponse. Je suis convaincu que la vérité est une personne!"

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1 Comment to “Le suicide du pasteur”
  • joel
    22 novembre 2013 -

    Le problème de la dépression d’un pasteur est qu’il est au front d’une guerre spirituelle et pas seulement devant une église. Si le pasteur n’est pas conscient des réalités spirituelles il ne peut pas tenir. La Parole nous apprend que nos armes ne sont pas charnelles mais elles sont puissantes en Dieu pour abattre des forteresses. Ce n’est ni par puissance ni par force mais par l’Esprit du Seigneur.
    Par ailleurs, les fidèles doivent apprendre, et pour cela doivent être enseignés, qu’il ne faut pas s’attendre au pasteur mais au Seigneur. Jésus est la Parole, ce n’est pas le pasteur qui peut sauver quelqu’un mais Jésus. C’est la connaissance de la Vérité qui rend libre. Si les gens regardaient moins à l’homme et plus à Dieu, il n’y aurait plus ce genre de problème. Soyez bénis.